2 romans de Tolstoi et Vercors
Ceci est une légende des âges lointains.
Aux temps les plus reculés, Dieu avait créé les hommes de façon à ce qu'ils n'eussent pas à travailler pour vivre, puissent se passer de gîte, de vêtements ou de nourriture, et tous vivaient ainsi jusqu'à cent ans sans connaître la maladie.
Aux temps les plus reculés, Dieu avait créé les hommes de façon à ce qu'ils n'eussent pas à travailler pour vivre, puissent se passer de gîte, de vêtements ou de nourriture, et tous vivaient ainsi jusqu'à cent ans sans connaître la maladie.
Après un certain laps de temps, Dieu s'enquit de ce qui se passait sur la terre. Et voici ce qu'il vit :
Les hommes, au lieu de vivre en parfait accord, se querellaient entre eux parce que chacun ne songeait qu'à lui-même.
Aussi l'existence leur était devenue tellement intolérable que tous la maudissaient.
"La cause provient de leur égoïsme", se dit alors Dieu.
Afin que cette situation cessât, Dieu arrangea les choses de façon à ce que personne ne put vivre sans travailler. Pour ne pas souffrir de faim et de froid, les hommes étaient tenus de labourer la terre, de la cultiver, de récolter les graines et les fruits, de construire des habitations.
"Le travail les unira, pensa Dieu. Un homme livré à lui-même ne saurait tout faire : abattre les arbres, les transporter, puis s'en servir pour construire sa maison ; isolé, il ne saurait fabriquer des outils, semer, moissonner, filer, tisser, coudre des vêtements. Il sera donc bien obligé de se rendre compte de la nécessité de vivre en bon accord avec ses semblables, car plus les hommes travailleront en commun, plus ils produiront et, par suite, plus heureuse sera leur existence. Ainsi le travail sera pour eux une source d'union."
Quelques temps après, Dieu revient pour se rendre compte si les hommes étaient maintenant heureux de leur nouvelle façon de vivre. Or, leur existence était devenue plus malheureuse qu'auparavant.
Ils travaillaient bien par équipes - car ils ne pouvaient faire autrement - mais non en commun, c'est-à-dire solidairement. Chaque équipe s'efforçait de dépouiller l'autre du fruit de son travail, et, usant leur temps et leurs forces à des luttes continuelles, toutes rendaient le labeur commun presque improductif en empoisonnant ainsi l'existence de tout le monde.
Voyant que le moyen employé n'avait produit aucun effet, Dieu s'avisa d'un autre stratagème : les hommes devaient désormais ignorer le terme précis de leur vie, et pouvaient mourir à tout instant. Il prit la peine de les en instruire.
"Ainsi, songeait Dieu, sachant que chacun d'eux peut mourir à toute heure, les hommes n'auront plus, en raison du caractère éphémère de leur existence, aucun motif de nourrir la haine les uns pour les autres, ni de passer en de vains soucis leurs heures incertaines."
Mails il en fut autrement.
Lorsque Dieu revint sur la terre, il s'aperçut que la situation ne s'était en aucune façon améliorée.
Les plus forts, profitant de ce que leurs congénères pouvaient mourir à tout moment, avaient asservi les plus faibles en mettant à mort quelques-uns d'entre eux et en terrorisant les autres.
La vie sociale s'organisait donc de telle façon que les forts et leurs descendants passaient leur temps dans l'oisiveté et, partant, dans l'ennui, tandis que les faibles s'exténuaient de travail et souffraient de n'avoir plus aucun repos. Les uns et les autres se témoignaient dans leurs rapports communs une crainte et une haine réciproques.
La vie des hommes était donc devenue plus malheureuse que jamais.
Les plus forts, profitant de ce que leurs congénères pouvaient mourir à tout moment, avaient asservi les plus faibles en mettant à mort quelques-uns d'entre eux et en terrorisant les autres.
La vie sociale s'organisait donc de telle façon que les forts et leurs descendants passaient leur temps dans l'oisiveté et, partant, dans l'ennui, tandis que les faibles s'exténuaient de travail et souffraient de n'avoir plus aucun repos. Les uns et les autres se témoignaient dans leurs rapports communs une crainte et une haine réciproques.
La vie des hommes était donc devenue plus malheureuse que jamais.
Pour remédier à cet état de choses, Dieu résolut d'employer un dernier moyen : il chargea l'homme de toutes sortes de maladies.
Dieu s'imagine qu'étant tous exposés aux maladies, les hommes comprendraient que les gens en bonne santé devaient avoir pitié des malades, leur venir en aide, afin d'obtenir en retour, quand ils ne seraient plus bien portants, une assistance analogue.
Mais lorsque Dieu descendit à nouveau sur la terre, il ne tarda pas à s'apercevoir que, depuis le temps où tous étaient touchés par le mal, leur existence était devenue plus pénible encore.
Les maux qui, dans la pensée de Dieu, auraient dû unir les hommes dans un sentiment unanime de commisération, n'avaient fait que les éloigner davantage les uns des autres. Ceux qui obligeaient les autres à travailler pour eux les forçaient en même temps à être leurs gardes-malades, ce qui dispensaient les plus forts de prendre soin personnellement des malades.
Ceux qui étaient contraints de travailler pour leurs maitres et de les soigner étaient tellement absorbés et exténués de fatigue qu'ils n'avaient plus le loisir de s'occuper de leurs propres malades, parents ou amis, et ceux-ci demeuraient abandonnés à leur malheureux sort.
Enfin, la plupart des maladies étant jugées contagieuses, les hommes, dans la crainte de la propagation du mal, fuyaient non seulement les malades, mais jusqu'à ceux qui se trouvaient en contact avec eux.
Cette fois, Dieu se dit :
"Puisque ce dernier moyen n'a pas réussi plus que les autres à montrer aux hommes la voie qui conduit au bonheur, à eux de la chercher désormais au prix de leurs souffrances."
Demeurés seuls, les hommes vécurent pendant un long espace de temps sans parvenir à comprendre qu'ils pouvaient et devaient être heureux.
Ce n'est que tout récemment que certains d'entre eux ont commencé à s'apercevoir de ce fait que le travail, au lieu d'être un épouvantail pour les uns et un bagne pour les autres, pouvait être au contraire une joie pour tous, unissant les hommes dans une même oeuvre productive.
Ce n'est que tout récemment que certains d'entre eux ont commencé à s'apercevoir de ce fait que le travail, au lieu d'être un épouvantail pour les uns et un bagne pour les autres, pouvait être au contraire une joie pour tous, unissant les hommes dans une même oeuvre productive.
Etant donné que la mort peut nous surprendre à tout instant, d'aucuns ont compris de même que l'unique conduite à tenir ici-bas, c'est de vivre les années, les heures ou les minutes qui nous sont mesurées, dans un esprit de concorde et d'affection mutuelle afin d'atteindre la suprême joie.
(de : Le travail, la maladie et la mort, de Tolstoï. Extrait du recueil : ce qu'il faut de terre à l'homme. )
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Extrait de « LE SILENCE DE LA MER » et autres récits. De VERCORS (Albin Michel ed)
L'IMPUISSANCE..
A la mémoire de Benjamin Crémieux
On est plus ou moins sensible, n'est-ce pas, aux malheurs des autres. Mon ami Renaud le fut de tout temps à l'extrême. C'est pourquoi je l'aime, s'il arrive souvent que je le comprenne mal.
Je le connais depuis si longtemps qu'il m'est difficile d'imaginer une part de ma vie sans lui, -sans qu'il soit plus ou moins mêlé à elle. Pourtant je me rappelle quand je l'ai vu la première fois. Quand il est entré, long et mince avec cet air qu'il avait, à la fois surpris et attentif, dans la classe du père Clopart. Il dit son nom, et je compris : « Rémoulade ». Clopart du l'entendre ainsi lui-même car il le fit répéter. J'entendis « Rémoulade » encore, et les premiers temps je lui donnai sincèrement ce nom. En fait, il s'appelait Houlade. Renaud Houlade. Il avalait un peu les syllabes.
On le fit asseoir à deux ou trois rangs derrière moi. Il vit donc très bien le camarade qui, devant lui, me saisit en manière de jeu par le col de ma veste et me secoua comme on fait d'un prunier. Et moi, je laissai tomber, en guise de prunes, une volée de gouttes d'encre qui s'en furent souiller les cahiers de mes deux voisins. Il s'ensuivit un brouhaha dont je fus tenu pour responsable, et la minute d'après, J'étais occupé, dans le couloir, à guetter les bruits de pas et à tenter de reconnaître si, parmi eux, ne s'entendraient pas ceux du directeur. J'avais le coeur tout bouillant de l'injustice qui m'était faite.
Alors la porte de la classe s'ouvrit de nouveau et je vis sortir Rémoulade. Il vint à moi en souriant. Un sourire un peu étrange : à la fois crispé et railleur, - un mélange d'indignation et de triomphe. Il dit :
- Je me suis fait fiche à la porte.
Toi aussi ? Exprès ?
- Oui, dit-il. Je ne pouvais tout de même pas, n'est ce pas, cafter le copain. Mais je pouvais encore moins tolérer ce qu'on t'a fait. Alors voilà : je me suis fait fiche à la porte.
- Je me suis fait fiche à la porte.
Toi aussi ? Exprès ?
- Oui, dit-il. Je ne pouvais tout de même pas, n'est ce pas, cafter le copain. Mais je pouvais encore moins tolérer ce qu'on t'a fait. Alors voilà : je me suis fait fiche à la porte.
J"ai oublié comment il s'y était pris. (Je crois qu'il avait, tout simplement, sifflé un petit air) Mais je n'ai pas oublié que notre amitié date de ce jour, - non parce qu'il avait fait cela pour moi (je ne le connaissais pas), mais à cause du caractère que son acte laissait deviner. J'étais profondément conscient de la gravité d'un tel geste commis dès son entrée à l'école, du risque gravement encouru d'être à jamais noté comme une « mauvaise tête ». En vérité, il se montra ce jour-là comme il fut toute sa vie : toujours prêt à charger sur ses propres épaules le poids de n'importe quelle injustice, - toujours prêt à payer lui-même pour les péchés du monde.
On imagine ce que durent être pour lui ces quatre ans que la France a passés au fond des catacombes. Ce n'est pas une fois, mais dix, qu'il m'a fallu l'empêcher de commettre quelque irrémédiable sottise. Il voulut arborer l'étoile jaune, se porter otage volontaire. Il finit par comprendre la vanité de ces révoltes. D'autres ont souffert, on maigri de faim. Lui maigrissait, se consumait de rage rentrée. Inutile de vous dire qu'il se lança dans la résistance à corps perdu. C'est un miracle qu'il soit encore en vie. Mais l'activité, les dangers courus n'éteignaient pas en lui ce feu d'imagination que chaque jour nourrissait d'une pâture nouvelle.
J'avais pris l'habitude de l'aller voir quotidiennement dans son pavillon de Neuilly. Cela lui faisait du bien. Je lui servais d'exutoire pour tout ce qui débordait de son coeur tourmenté ; Je me suis fait, plus d'une fois, traiter de tous les noms. Ensuite, il allait mieux.
Ce jour-là, j'étais porteur d'une lamentable nouvelle. Tout le long du chemin, j'avais hésité la lui apprendre. Il y avait beaucoup de lâcheté dans mes hésitations, puisqu'il allait bien que la chose lui fût dite un jour. Quand je franchis sa porte, je m'étais repris et décidé.
Si j'avais su .... mais je ne savais pas. Il ne me dit rien quand j'arrivai : je n'appris le répugnant massacre du village d'Oradour que plus tard. Il avait eu entre les mains, lui, le matin même, cet étrange compte rendu préfectoral, d'une simplicité sinistre, qui circula quelque temps, puis disparut. Et qui ne fut suivi d'aucune protestation officielle. Je suppose, je suis sûr qu'il m'attendait pour éclater. Il était très, très pâle. Mais j'étais trop tourmenté moi-même par ce que j'avais à dire pour y prendre garde. Lui vit mon désarroi, et alors il attendit.
Si j'avais su .... mais je ne savais pas. Il ne me dit rien quand j'arrivai : je n'appris le répugnant massacre du village d'Oradour que plus tard. Il avait eu entre les mains, lui, le matin même, cet étrange compte rendu préfectoral, d'une simplicité sinistre, qui circula quelque temps, puis disparut. Et qui ne fut suivi d'aucune protestation officielle. Je suppose, je suis sûr qu'il m'attendait pour éclater. Il était très, très pâle. Mais j'étais trop tourmenté moi-même par ce que j'avais à dire pour y prendre garde. Lui vit mon désarroi, et alors il attendit.
"J'ai eu des nouvelles de ....(je toussotai) des mauvaises nouvelles.
Il me fallut un temps pour rassembler mon courage. Enfin je pus avouer : ......de Bernard Meyer."
Il dit seulement : Ah ! , comme on dirait : Nous y voilà. Il avait le visage prodigieusement fermé. Je ne m'attendais pas à ce qu'il montrât ce calme glacial. Je m'attendais à quelque agitation fébrile. Non que Bernard Meyer fût, pour lui ni pour moi, ce qu'on appelle un ami. Mais tout le monde l'aimait. Tous ceux qui, de près ou de loin, avaient approché « la boîte » ne pouvaient faire que l'aimer, sauf les médiocres et les envieux. Il avait, à tous et à chacun, rendu plus de services que quiconque sur terre. Avait-on fait (ceux qui l'auraient pu) tout le possible pour le tirer de Drancy ? Nous savions bien, Renaud et moi, que non. Et nous savions bien pourquoi, - et que ce n'était pas reluisant.
Il est mort, dis-je, et le regard fixe et glacé de Renaud ne m'aidait guère pour parler. En Silésie, dans son camp, poursuivis-je avec une constance méritoire. Et après un long intervalle, j'ajoutai enfin les deux petits mots terribles, les deux mots dont nous savons désormais ce qu'ils résument de souffrances, de tortures et d'horreurs, les mots laconiques que portait l'avis de décès : D'extrême faiblesse ...
Renaud ne dit rien. Il me regardait toujours. Et je sus que l'image de Bernard Meyer flottait entre nous, celle à la fois du Bernard que nous avions connus, - ce long visage blanc ; ces yeux tout ensemble vifs et rêveurs, cette barbe légendaire que tout ce qui écrit et pense dans le monde avait connue quelque jour, ce chaud accent plein de soleil, - et celle du misérable visage désespéré qu'il avait dû traîner dans la mort ... « D'extrême faiblesse »... Je sentais ces deux mots, si horriblement suggestifs pour quiconque sait le martyre de ces camps-là, faire leur chemin dans l'âme de Renaud.
« a tale unfold, whose lightest word
Would harrow up thy soul ; freeze thy young blood ;
Make thy two eyes, like stats, start from their sphere."
(Une chaîne de visions dont la plus douce lacèrerait ton âme, gèlerait ton jeune sang, ferait surgir tes yeux comme des astres hors de leur sphère. (Hamlet) )
Les longues minutes de lourd silence qui passèrent alors, je ne les oublierai pas ; Il faisait chaud, les volets étaient fermés aux trois quarts pour sauver ce qui se pouvait d'une fraîcheur mourante .. Un insecte, guêpe ou bourdon, se cognait sans cesse au vasistas avec l'entêtement absurde d'une fatale incompréhension. Renaud n'avait rien dit, pas un mot. Rencogné au fond du divan, il me regardait. Me voyait-il ? C'était un regard de pierre. Tout en lui était de marbre : ses lèvres serrées, son nez mince, son front qui luisait doucement, éclairé par un reflet vague, - la lueur un peu verte d'un rayon passé au travers des arbres...
Je ne sais trop comment je me retrouvais dehors ; La vérité est que j'avais fui : à peine si j'avais bredouillé quelque chose concernant la nécessité d'apprendre la nouvelle à d'autres. Je me sentais le vaincu d'un étrange combat. Comme un qui s'est préparé, qui a bandé ses forces en vue de résister à l'assaut furieux d'un adversaire, et que celui-ci soudain embrasse en pleurant.
Mais, tandis que je marchais lentement sous le soleil, la vérité confusément commençait de m'apparaître : quelque élément m'était caché, c'est à quelque place déjà blessée que j'avais dû frapper Renaud. Mon désarroi dès lors se mua en inquiétude. Je connaissais trop bien Renaud pour ne pas imaginer quelle rafale intérieure devait recouvrir ce silence farouche. Je pris peur un peu. Oh ! je ne pensais à rien de vraiment tragique, - mais à quelqu'un de ces gestes inconsidérés et, surtout, imprévisibles.
Ma mémoire flottait d'un souvenir à l'autre ... Quand il avait soudain quitté la Sorbonne, abandonnant son oral au bac, parce qu'on avait « collé » Mouriez, les démarches que j'avais faites avec mon père par une journée aussi chaude que celle-ci, pour faire relever Renaud (artilleur à Rennes) d'un engagement à la Légion, - parce qu'un juteux sadique martyrisait un pauvre gars hébété... Et cet abandon (du jour au lendemain) d'une élégance discrète mais sévère pour un laisser-aller de chandails et de savates, - parce qu'il avait acquis la preuve qu'un homme admiré, grand bourgeois d'une famille de notables, n'était qu'un Tartuffe sans scrupules...
Je revins sur mes pas ; Oui, la dernière vision emportée de lui, immobile, pâle et obstinément muet sur son coin de divan, me sembla tout à coup le prodrome d'un de ces coups impétueux et baroques ; je ne me trompais guère.
Je le trouvais dans son jardin. Il avait déjà accumulé branches et branchages, avec des débris de caisses, des éclats de planches et de lambris, en vue de je ne sais quel bûcher. Et là-dessus commençaient de s'entasser les trésors durement rassemblés durant sa vie, - qui étaient le sel de sa vie : livres, objets, tableaux .... Mon coeur sauta à la vue de ceux que je reconnus : le coin d'un volet de retable qui n'était sans doute pas de Memling, mais assurément de l'école de Bruges. Une petite marine mouvementée de Jules Noël, romantique symphonie de gris et de bleus profonds. D'une autre toile, je ne voyais que le dos, mais j'en reconnaissais le cadre, - celui d'un « nain » (par Picasso) dont il me semblait voir le visage mélancolique, plein de douceur. Une petite boite de citronnier, toute simple, mais qui contenait, je le savais, quantité de dentelles vieillies et adorables. Et cette étrange ceinture qui avait dû ceindre quelque courtisane à la taille de guêpe, seize menues plaques d'ivoire où un artiste charmant avait peint seize petites scènes des amours de Zeus.... tout cela nageait, avec maints objets moins vite reconnus, parmi les livres.
Et je vis qu'il n'avait pas choisi. Qu'il avait déversé pêle-mêle les éditions les plus humbles et les plus rares. Des volumes écornés, à demi débrochés à force d'avoir été lus, voisinaient avec les Illuminations en original, les contes anonymes de Nodier dans un cocasse cartonnage romantique, la Princesse de Clèves en reliure d'époque. Je reconnus le Hugo qu'il tenait de son père, le Proust auquel manquait, comme un oeil, l'amour de Swann, les Conrad et les Woolf de Tauchnitz, tous ces livres que j'avais si souvent feuilletés et empruntés. Dominant le tout, une petite main de bronze, la main longue, souple, mince et délicate d'un Bouddha du Népal, semblait muettement offrir sa protestation désespérée.
Quand j'arrivai, Renaud vidait ses bras de toute une charge de Balzac. Je l'appelai d'un cri depuis le seuil.
Il se retourna. Ces yeux gris et luisants, brûlants et glacés, comme je les connais ! Il baissa le front, dans un mouvement de jeune taureau.
Eh bien ? dit-il. Je voyais ses mâchoires remuer, et je le sentais tendu sur ses jambes, comme prêt bondir. Je m'approchai.
Ecoute, Renaud, commençai-je en levant une main. Il bondit en effet, écarta les bras, me barra la route. Je voulus prendre son poignet, mais il se dégagea d'un geste brusque. « Renaud, suppliai-je, écoute-moi. A quelle folie encore ... ? »
Folie ? lança-t-il. Il enfonça ses mains dans ses poches et partit à rire. C'était un rire forcé, mécanique, violent et pitoyable. Folie, dis-tu ! Folie, vraiment .. Tu n'es pas fou, TOI. Oh ! non, pas du tout. Il me regardait comme s'il m'eût haï.
Je compris que si je ne parlais pas très vite, il allait me prendre par les épaules, me pousser dehors.
"Renaud, Renaud, m'écriai-je, tu n'as pas ton sang-froid. Attends. Ecoute-moi. Que vas-tu faire ? à quoi rime cet holocauste ? Qui donc vas-tu punir ? toi, une fois de plus, et quand ..."
Il m'interrompit et cria :
"Non ! Il secoua la tête. Moi ? Me punir moi ? D'une main, il sembla balayer ces mots et tout à coup se pencha vers mon visage. Non, non.... Cria-t-il et il me lança dans la figure : le mensonge ! Il répéta, il hurla du plus fort qu'il pouvait : Le men-son-ge ! "
Je crus qu'il m'accusait.
"Qui ? protestai-je. Quel mensonge ?"
Prit-il garde à ma question ? Probablement pas tout de suite. Il continuait sur le même ton de colère furieuse :
"Le plus grand, le plus sinistre mensonge de ce monde sinistre ! Mensonge ! Mensonge ! Mensonge ! Lequel, dis-tu ? Tu ne sais pas, vraiment ? Oui, oui, je vois ce que c'est. Tu en es, toi aussi, tu en es comme j'en étais. Mais je n'en suis plus, c'est fini. Adieu, n-i-ni fini, j'ai compris ! cria-t-il dans un éclat de rage exaspérée et il se détourna vers le bûcher et fit un pas.
Je le rattrapai par la manche. Mais ce fut lui qui m'entraîna et en trois sauts nous fumes auprès de l'amoncellement. Il y donna un coup de pied et je vis voler en l'air la Chartreuse de Parme. Et tout à coup, il agrippa mon épaule, et m'obligeant à me pencher sur ces trésors accumulés :
Mais regarde-les, cria-t-il, et salue-les donc, et bave-leur donc ton admiration et ta reconnaissance ! Puisque te voici, grâce à eux, un homme si content de soi ! Si content d'être un homme ! Si content d'être une créature tellement précieuse et estimable ! Oh oui : remplie de sentiments poétiques et d'idées morales et d'aspirations mystiques et tout ce qui s'ensuit. Nom de Dieu, et des types comme toi et moi nous lisons ça et nous nous délectons et nous disons : « Nous sommes des individus tout à fait sensibles et intelligents . » Et nous nous faisons mutuellement des courbettes et nous admirons réciproquement chacun de nos jolis cheveux coupés en quatre et nous nous passons la rhubarbe et le séné.
Et tout ça, qu'est ce que c'est ? Rien qu'une chiennerie, une chiennerie à vomir ! Ce qu'il est, l'homme ? La plus salope des créatures ! La plus vile et la plus sournoise et la plus cruelle ! Le tigre, le crocodile ? Mais ce sont des anges à côté de nous ! Et ils ne jouent pas de plus au petit saint, au grave penseur, au philosophe, au poète !
Et tu voudrais que je garde tout ça sur mes rayons ? Pour quoi faire ? Pour, le soir, converser élégamment avec Monsieur Stendhal, comme jadis, avec Monsieur Baudelaire, avec Messieurs Gide et Valéry, pendant qu'on rôtit tout vifs des femmes et des gosses dans une église ? Pendant qu'on massacre et qu'on assassine sur toute la surface de la terre ? Pendant qu'on décapite des femmes à la hache ? Pendant qu'on entasse les gens dans des chambres délibérément construites pour les asphyxier ? pendant qu'un peu partout, des pendus se balancent aux arbres, aux sons de la radio qui donne peut-être bien du Mozart ? Pendant qu'on brûle les pieds et les mains des gens pour leur faire livrer les copains ? Pendant qu'on fait mourir à la peine, qu'on tue sous les coups, qu'on fait crever de labeur, de faim et de froid mon doux, mon bon, mon délicieux Bernard Meyer ? et que nous sommes entourés de gens (des gens très bien, n'est-ce pas, cultivés et tout), dont pas un ne risquerait un doigt pour empêcher ces actes horribles, qu'ils veulent lâchement ignorer, ou dont ils se fichent, que quelques-uns même approuvent et dont ils se réjouissent ? Et tu demandes « quelle folie encore » ? Nom de Dieu, qui de nous est fou ? Dis, dis, où est la folie ? Oseras-tu prétendre que tout ce fatras que voilà est mieux qu'une tartuferie, tant que l'homme est ce qu'il est ? un sale soporifique, propre à nous endormir dans une satisfaction béate ? Saloperies ! s'écria-t-il d'une voix si aiguë qu'elle s'enroua de colère. Je n'en lirai plus une ligne ! Plus une, jusqu'à ce que l'homme ait changé, mais d'ici là, plus une ligne, tu m'entends ? plus une, plus une, plus une !"
Il m'avait lâché. Ces derniers mots, il les cria en tapant du pied, comme un enfant coléreux que le chagrin met hors de lui Il saisit la branche d'un arbuste et l'arracha. Il donnait de coups à droite et à gauche, sur n'importe quoi, en répétant « plus une, plus une », mais tout à coup, sa voix se brisa dans un étrange gargouillis, et enfin, les larmes s'échappèrent , et tout son corps, abandonnant soudain sa violence, sembla se tasser sur lui-même. Et moi, le prenant à mon tour par le bras, je pus à pas lents le conduire jusqu'à son divan, et il s'y laissa tomber, et il enfouit sa tête dans un coussin et s'abandonna tout à fait aux sanglots.
Il pleurait vraiment comme un enfant désespéré. Je crois bien que je pleurais aussi, silencieusement, en le regardant. Je m'étais assis près de lui, et je tenais une de ses mains dans les miennes et il s'y accrochait, il s'y retenait et s'y pendait, tout à fait, vraiment comme un enfant. Ce désespoir dura longtemps, - il me parut prodigieusement long. Mais, pour finir, comme un enfant, les larmes peu à peu eurent raison de lui, comme un enfant, il s'assoupir dans la pénombre de plus en plus épaisse de ce long jour finissant, tandis que le secouaient encore, d'instant en instant, de petits soupirs convulsifs.
Alors je montai à l'étage chercher la vieille Berthe, afin qu'elle m'aidât. La nuit était tombée. Berthe ne demanda rien. Elle se contenta d'un regard sur Renaud, endormi et pitoyable, et secoua un peu la tête. Et c'est silencieusement que nous remîmes toutes choses à leur place.
Mais depuis, j'ai perdu, moi aussi, la joie de la lecture. Pensais-je comme Renaud ? Non pas, tout au contraire ! L'art seul m'empêche de désespérer. L'art donne tort à Renaud. Nous le voyons bien, que l'homme est décidément une assez sale bête. Heureusement, l'art, la pensée désintéressée, le rachètent.
Et pourtant, depuis ce jour, j'ai perdu la joie de lire ; Mais c'est à cause de moi : C'est moi qui ai mauvaise conscience. Devant mes tableaux, devant mes livres, je détourne un peu les yeux. Comme un filou, pas encore endurci, qui ne peut jouir avec un coeur tranquille de ses trésors dérobés...
Juillet 1944
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